HLP - Bac 2022
Métropole - Session normale
Epreuve du 17 juin 2022
Consigne officielle
Le candidat traitera l'un des deux sujets au choix.
Sujet 1
Enonce
Interprétation: Texte de Rousseau sur l'homme naturel (Discours sur l'origine de l'inégalité)
Traitez ce sujet de manière complète et argumentée.
Criteres d'evaluation
Problematique
Dans quelle mesure l'homme naturel, tel que le conçoit Rousseau, permet-il de penser l'origine et la légitimité des inégalités sociales ?
These de l'auteur
Rousseau s'oppose frontalement à la vision hobbesienne de l'état de nature. Pour Thomas Hobbes ('Léviathan', 1651), l'homme à l'état de nature est un être asocial, guidé par la peur et un désir de puissance illimité, plongé dans une 'guerre de tous contre tous' qui rend la vie 'solitaire, pauvre, nasty, brutish, and short'. L'état de nature hobbesien justifie ainsi l'absolutisme politique comme seul remède à cette violence naturelle. Rousseau, au contraire, voit dans l'homme naturel un être paisible, guidé par l'amour de soi et la pitié, vivant dans une indépendance autarcique sans conflit généralisé. La violence et la guerre sont pour lui des produits de la société, non de la nature. Cette opposition est fondamentale : elle conditionne toute leur philosophie politique. Pour Hobbes, la société sauve l'homme de lui-même ; pour Rousseau, elle le corrompt. Cette référence à Hobbes est essentielle pour situer l'originalité et la portée polémique de la pensée de Rousseau.
Introduction redigee
« L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Cette affirmation célèbre de Rousseau ouvre une réflexion fondamentale sur les fondements de la vie en société. Dans son 'Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes' (1755), Rousseau entreprend une généalogie critique de l'ordre social en construisant la figure hypothétique de l'homme à l'état de nature. Loin d'être une description anthropologique, cette construction conceptuelle vise à dénaturaliser les inégalités qui structurent les sociétés humaines. En opposant l'état de nature, caractérisé par l'indépendance et l'absence de hiérarchies significatives, à l'état social, marqué par la dépendance mutuelle et l'institution de différences artificielles, Rousseau interroge la légitimité de l'autorité politique et de la propriété. Cette démarche nous conduit à nous demander : dans quelle mesure l'homme naturel, tel que le conçoit Rousseau, permet-il de penser l'origine et la légitimité des inégalités sociales ? Pour répondre à cette question, nous analyserons d'abord la définition rousseauiste de l'homme naturel comme être de besoins simples. Nous examinerons ensuite comment l'entrée en société génère des inégalités artificielles et une aliénation de l'individu. Enfin, nous montrerons que cette pensée de l'homme naturel constitue avant tout un outil critique puissant pour interroger et potentiellement réformer l'ordre social existant.
Plan detaille
I. L'homme naturel : un être de besoins simples et d'amour de soi
- •L'homme à l'état de nature est défini par sa solitude et son indépendance. Rousseau le décrit comme un être solitaire, sans langage élaboré, vivant dispersé dans les forêts. Exemple : la description de l'homme sauvage qui 'erre dans les forêts sans industrie, sans parole, sans domicile' et ne connaît que 'le sommeil et la nourriture'.
- •Ses besoins sont limités aux nécessités physiques (faim, soif, repos) et son amour de soi (instinct de conservation) le guide sans le rendre agressif. Exemple : la pitié, sentiment naturel, le retient de faire du mal à autrui sans calcul. 'Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse'. L'homme naturel est une 'machine' réglée par l'instinct et la pitié.
- •Cette condition naturelle exclut toute inégalité morale ou politique. Les différences physiques (force, agilité) sont minimes et sans conséquence sociale. Exemple : Rousseau souligne que dans l'état de nature, 'la différence d'un homme à un homme' n'est pas assez grande pour créer une dépendance. L'inégalité est presque nulle.
II. L'entrée en société : genèse des inégalités artificielles et de l'aliénation
- •Le passage à l'état social est marqué par la propriété et l'agriculture, sources de la première inégalité. Rousseau identifie un moment fondateur : 'Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi...'. L'institution de la propriété crée une division entre riches et pauvres, fondée non sur la nature mais sur une convention.
- •La société corrompt l'amour de soi en amour-propre, sentiment relatif et comparatif qui engendre la rivalité et le désir de domination. Exemple : l'homme social cherche à être 'au-dessus des autres', son bonheur dépend du regard d'autrui. 'Chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même'.
- •Les institutions politiques (lois, gouvernement) ne font que sanctifier et approfondir ces inégalités factices au profit des puissants. Exemple : Rousseau dénonce le pacte social inique qui donne 'de nouvelles forces au riche' et réduit le pauvre à la dépendance. 'Tous coururent au-devant de leurs fers' en croyant assurer leur liberté.
III. La pensée de l'homme naturel : un outil critique pour interroger la légitimité de l'ordre social
- •Le concept d'homme naturel n'est pas un fait historique mais une hypothèse régulatrice permettant de distinguer ce qui, dans l'homme, relève de la nature et de la convention. Exemple : Rousseau précise qu'il s'agit d'un 'état qui n'existe plus, qui n'a peut-être point existé'. C'est un outil de démystification des inégalités présentées comme naturelles.
- •Cette distinction permet de fonder une critique radicale de l'injustice sociale et d'envisager, non un retour impossible à la nature, mais un ordre politique plus légitime fondé sur un contrat équitable. Exemple : le projet du 'Contrat social' vise à établir une société où l'aliénation totale de chaque associé à la communauté crée une égalité de droit. L'homme naturel sert d'étalon pour mesurer la dénaturation opérée par la société corrompue.
Conclusion redigee
En définitive, la figure de l'homme naturel chez Rousseau est bien plus qu'une curiosité anthropologique ; elle est l'instrument d'une critique philosophique radicale. Elle permet de révéler que les inégalités sociales, loin d'être des données naturelles et immuables, sont le produit historique et contingent de l'institution de la propriété privée et de la corruption de l'amour de soi en amour-propre. Le récit de la sortie de l'état de nature est ainsi celui d'une chute, d'une aliénation progressive où l'homme perd son indépendance et sa bonté naturelle pour entrer dans un système de dépendance et de domination. Cependant, Rousseau ne prône pas un retour impossible à la nature. La valeur heuristique de ce concept réside dans sa capacité à fournir un étalon permettant de mesurer l'écart entre ce que nous sommes et ce que nous pourrions être. Elle ouvre la voie à la recherche d'un ordre politique légitime, fondé sur un pacte social équitable, comme il le développera dans le 'Contrat social'. Cette réflexion nous invite à une vigilance permanente : toute inégalité présentée comme naturelle doit être suspectée de n'être qu'une convention sociale injuste masquée.
Pieges a eviter
- !Ne pas réduire l'homme naturel de Rousseau à un simple 'bon sauvage' idéalisé. Il s'agit d'une construction théorique, non d'une description historique ou ethnologique.
- !Éviter de faire de Rousseau un penseur qui prône un retour à l'état de nature. Sa critique de la société vise sa transformation, non sa suppression. La sortie de l'état de nature est irréversible.
- !Ne pas négliger la dimension politique et critique du texte. Le discours sur l'homme naturel est un préalable à la réflexion sur un ordre social juste. Il faut articuler ce texte avec le projet du 'Contrat social'.
Sujet 2
Enonce
Essai: L'histoire a-t-elle un sens ?
Traitez ce sujet de manière complète et argumentée.
Criteres d'evaluation
Problematique
L'histoire humaine est-elle gouvernée par une finalité rationnelle et orientée vers un progrès, ou n'est-elle qu'une succession contingente d'événements dépourvue de direction intrinsèque ?
These de l'auteur
Raymond Aron, dans 'Introduction à la philosophie de l'histoire' (1938), défend une position critique face aux philosophies téléologiques de l'histoire (Hegel, Marx). Pour lui, l'histoire n'a pas de sens objectif ou de fin prédéterminée que l'on pourrait découvrir scientifiquement. Le sens est toujours une interprétation rétrospective et partiale, liée à la perspective de l'historien ou du philosophe. Aron insiste sur la pluralité des causalités, le rôle du hasard et la liberté humaine, refusant ainsi tout déterminisme historique. Sa pensée invite à une attitude de responsabilité et de modestie face aux prétentions à déchiffrer un sens global de l'histoire.
Introduction redigee
Depuis l'Antiquité, les humains contemplent le fleuve du temps et s'interrogent : la succession des événements qui constituent l'histoire obéit-elle à une logique, poursuit-elle un but, ou n'est-elle qu'un chaos dépourvu de direction ? Cette question du sens de l'histoire traverse la philosophie, l'historiographie et la théologie. Par 'sens', il faut entendre à la fois la signification (que veulent dire les événements ?) et la direction (vers où allons-nous ?). Cette interrogation engage directement les notions de progrès – l'idée d'une amélioration cumulative – et de téléologie – la doctrine selon laquelle les phénomènes sont orientés vers une fin. Alors que certaines traditions pensent l'histoire comme un récit cohérent menant à un accomplissement (messianisme, philosophies du progrès), d'autres, à l'ère des catastrophes modernes et du relativisme historique, y voient une pure contingence. Nous devons donc nous demander : l'histoire humaine est-elle gouvernée par une finalité rationnelle et orientée vers un progrès, ou n'est-elle qu'une succession contingente d'événements dépourvue de direction intrinsèque ? Pour y répondre, nous examinerons d'abord les grandes visions téléologiques qui attribuent un sens à l'histoire, puis nous en critiquerons les présupposés au nom de la contingence et de la complexité historique, avant de montrer, en synthèse, que le sens de l'histoire réside peut-être moins dans une fin prédéterminée que dans le projet éthique et politique que les humains en font.
Plan detaille
I. La vision téléologique : l'histoire comme progrès rationnel vers une fin
- •L'héritage des Lumières et la croyance en un progrès linéaire de l'humanité, illustré par Condorcet dans 'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain' (1794), qui voit l'histoire comme une marche ascendante vers la raison, la liberté et le bonheur.
- •La philosophie hégélienne et marxiste : pour Hegel, l'histoire est la réalisation progressive de l'Esprit absolu (la Raison) à travers les contradictions (la dialectique). Marx reprend ce schème en faisant de l'histoire le déploiement nécessaire des luttes de classes vers une société sans classes (communisme).
- •La théologie de l'histoire : la vision chrétienne, notamment chez saint Augustin dans 'La Cité de Dieu', conçoit l'histoire comme un chemin providentiel guidé par Dieu, allant de la Chute à la Rédemption, donnant un sens transcendant aux événements humains.
II. La critique de la téléologie : l'histoire comme chaos et contingence
- •La remise en cause du progrès au XXe siècle : les guerres mondiales, les totalitarismes et les catastrophes techniques (comme la bombe atomique) ont invalidé l'idée d'un progrès moral automatique. Des penseurs comme Walter Benjamin, dans 'Sur le concept d'histoire', dénoncent l'idée de progrès comme un 'orage' destructeur et prônent une vision discontinue et critique.
- •L'approche historienne et le refus du sens global : les historiens, à la suite de l'École des Annales (Marc Bloch, Lucien Febvre), étudient les faits dans leur singularité et leur complexité, refusant les grands récits téléologiques. L'histoire est faite de hasards, de ruptures et de causalités multiples, comme le montre l'analyse des révolutions.
- •La pensée de la contingence radicale : pour des philosophes comme Raymond Aron ('Introduction à la philosophie de l'histoire') ou Paul Veyne ('Comment on écrit l'histoire'), l'histoire n'a pas de sens en soi ; c'est une trame d'événements où les acteurs projettent a posteriori des significations. Le sens est une construction, non une donnée objective.
III. Vers une conception pratique et éthique du sens : l'histoire comme projet humain
- •Le sens comme construction rétrospective et projet : si l'histoire n'a pas de sens téléologique donné, les humains peuvent lui en donner un par leur action et leur interprétation. Comme l'écrit Sartre, l'homme est 'condamné à être libre' et doit inventer le sens de son histoire à travers ses engagements et ses choix.
- •La responsabilité humaine face à l'histoire : renoncer à un sens prédéterminé n'équivaut pas au nihilisme. Au contraire, cela renforce la responsabilité des individus et des sociétés de construire, par la mémoire, la justice et l'action politique, un avenir souhaitable. L'idée de 'devoir de mémoire' (Paul Ricœur) ou les projets de réconciliation (Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud) montrent comment on peut donner un sens éthique au passé pour orienter l'avenir.
Conclusion redigee
En définitive, l'histoire ne possède pas de sens téléologique immanent, une fin préécrite vers laquelle elle convergerait nécessairement. Les grands récits du progrès linéaire ou de la providence divine ont été ébranlés par les tragédies du XXe siècle et par la critique historienne qui souligne le rôle du hasard et de la complexité. Cependant, rejeter toute idée de sens conduirait à un désenchantement dangereux. Le sens de l'histoire n'est pas à découvrir comme une vérité cachée, mais à construire comme un projet humain. Il émerge de notre capacité à interpréter le passé de manière critique, à assumer nos responsabilités présentes – notamment à travers le devoir de mémoire et de justice – et à orienter collectivement notre avenir vers des fins éthiques choisies. En ce sens, l'histoire n'a pas un sens, mais elle peut en recevoir plusieurs, fruits de nos luttes, de nos souvenirs et de nos espérances. Cette perspective ouvre sur une réflexion quant aux récits que nos sociétés contemporaines choisissent de se donner pour affronter les défis communs, comme la crise écologique, qui impose justement de repenser radicalement l'idée même de progrès.
Pieges a eviter
- !Confondre le 'sens' (signification/direction) de l'histoire avec la simple chronologie ou l'enchaînement causal des faits.
- !Réduire le sujet à un débat binaire entre 'progrès' et 'déclin', sans interroger la validité même de ces catégories.
- !Oublier de distinguer le sens que les acteurs historiques donnent à leurs actions (sens subjectif) et le sens global que le philosophe ou l'historien pourrait attribuer à l'histoire (sens objectif).
