HLP - Bac 2024
Métropole - Session normale
Epreuve du 19 juin 2024
Consigne officielle
Le candidat traitera l'un des deux sujets au choix.
Sujet 1
Enonce
Interprétation: Texte de Simone de Beauvoir sur la condition féminine (Le Deuxième Sexe)
Traitez ce sujet de manière complète et argumentée.
Criteres d'evaluation
Problematique
Dans quelle mesure la construction sociale de la féminité, analysée par Simone de Beauvoir, entrave-t-elle l'accès des femmes à une liberté authentique et à la définition de leur propre identité ?
These de l'auteur
Référence philosophique pertinente : L'existentialisme de Jean-Paul Sartre. Beauvoir applique et adapte les concepts sartriens à la condition féminine. Notamment, la notion de « mauvaise foi » (se mentir à soi-même pour fuir sa liberté et ses responsabilités) est centrale pour analyser la complicité de certaines femmes avec leur aliénation. De même, la distinction entre l'« être-en-soi » (chose) et l'« être-pour-soi » (conscience libre) éclaire son analyse de la femme réduite à un objet (être-en-soi pour autrui). Cependant, Beauvoir dépasse Sartre en insistant davantage sur la dimension concrète, située et corporelle de l'existence, et sur la nécessité d'une libération collective et politique, et pas seulement individuelle.
Introduction redigee
« On ne naît pas femme : on le devient. » Cette affirmation célèbre de Simone de Beauvoir, tirée de l'œuvre fondatrice « Le Deuxième Sexe » (1949), a révolutionné la pensée sur la condition féminine. Loin d'être un simple manifeste, cet ouvrage propose une analyse existentialiste et phénoménologique rigoureuse de la situation des femmes. Beauvoir y examine comment, à travers l'histoire, la biologie, la psychanalyse et les mythes, la féminité a été construite comme une altérité radicale par rapport à la norme masculine. Les notions de féminisme, de liberté et d'identité sont au cœur de cette réflexion : le féminisme comme mouvement visant à changer cette condition ; la liberté comme capacité d'échapper à un destin imposé ; l'identité comme construction permanente et non comme essence figée. Dès lors, une question centrale se pose : dans quelle mesure la construction sociale de la féminité, analysée par Simone de Beauvoir, entrave-t-elle l'accès des femmes à une liberté authentique et à la définition de leur propre identité ? Pour y répondre, nous verrons d'abord comment la femme est instituée comme l'« Autre » de l'homme, puis quelles sont les conséquences de cette altérité sur son exercice de la liberté, enfin comment assumer sa liberté peut permettre de fonder une identité authentique dans une relation de réciprocité.
Plan detaille
I. La femme comme « Autre » : une identité construite par et pour l'homme
- •Argument 1 détaillé avec exemple : Beauvoir démontre que la femme est définie comme l'« Autre » par rapport à l'homme, qui s'érige en sujet absolu (le « Un »). Cette altérité n'est pas naturelle mais historique et sociale. Exemple : les représentations mythiques (Ève, Pandora) ou littéraires qui font de la femme un être mystérieux, dangereux ou complémentaire, jamais un sujet à part entière.
- •Argument 2 détaillé avec exemple : L'identité féminine est intériorisée via l'éducation et la socialisation (« On ne naît pas femme, on le devient »). Les petites filles sont conditionnées à la passivité, à la coquetterie, à se préparer à un destin d'épouse et de mère. Exemple : les jouets genrés, les attentes différenciées à l'école, les conseils de maintien et de comportement.
- •Argument 3 détaillé avec exemple : Cette construction aboutit à l'aliénation : la femme se voit et s'appréhende à travers le regard et les désirs de l'homme. Elle devient un objet, un « être-pour-autrui ». Exemple : l'obsession de la beauté et du vieillissement, où le corps féminin est perçu comme un capital à préserver pour plaire, selon des canons masculins.
II. Les conséquences sur la liberté : entre aliénation consentie et mauvaise foi
- •Argument 1 détaillé avec exemple : Privée de son statut de sujet, la femme est empêchée de se projeter librement vers des projets authentiques. Sa liberté est confisquée par les rôles sociaux (ménagère, mère) présentés comme un destin. Exemple : le « mariage de raison » ou le renoncement à une carrière pour suivre celle du mari, présentés comme des évidences sociales.
- •Argument 2 détaillé avec exemple : Beauvoir analyse la « mauvaise foi » des femmes qui, pour échapper à l'angoisse de la liberté, choisissent de se complaire dans leur aliénation et d'en tirer des avantages secondaires (sécurité, confort). Exemple : la coquette qui joue à être un objet pour séduire, ou la femme qui use de sa « faiblesse » supposée pour manipuler, mais reste dans un rapport de dépendance.
- •Argument 3 détaillé avec exemple : Cependant, Beauvoir montre que cette liberté entravée n'est pas une fatalité. Des figures de femmes « indépendantes » (artistes, intellectuelles, travailleuses) démontrent la possibilité d'assumer son existence comme sujet. Exemple : Beauvoir elle-même, ou des personnages comme Françoise dans « L'Invitée », qui luttent pour leur autonomie intellectuelle et affective.
III. Vers une éthique de la réciprocité : assumer sa liberté pour fonder une identité authentique
- •Argument 1 détaillé avec exemple : La libération passe par un travail sur soi et une reconquête économique. La femme doit s'engager dans des projets qui la transcendent (travail, création, action politique) pour cesser d'être un être « immanent » (enfermé dans la répétition biologique et domestique). Exemple : l'accès massif des femmes aux études supérieures et au marché du travail au XXe siècle, condition de leur autonomie matérielle.
- •Argument 2 détaillé avec exemple : L'idéal n'est pas une inversion des rapports de domination, mais l'instauration d'une relation de réciprocité et de reconnaissance mutuelle entre les sexes, où chacun est à la fois sujet et objet pour l'autre. Cela suppose de dépasser les mythes et de construire une fraternité concrète. Exemple : les couples modernes qui cherchent à partager équitablement les tâches domestiques et parentales, fondant leur relation sur un partenariat et non sur des rôles prédéfinis.
Conclusion redigee
En définitive, l'analyse de Simone de Beauvoir dans « Le Deuxième Sexe » démontre de manière magistrale que l'identité féminine traditionnelle est le produit d'une construction historique et sociale aliénante, qui a systématiquement entravé la liberté des femmes en les assignant à un rôle d'« Autre » et d'objet. Le chemin de l'émancipation passe donc par une prise de conscience de cette fabrication et par l'engagement dans des projets personnels et collectifs qui permettent de se (re)constituer comme sujet. Le féminisme beauvoirien est ainsi un humanisme qui appelle à une libération conjointe des deux sexes, fondée sur la reconnaissance mutuelle et la réciprocité des libertés. Cette réflexion, bien que datée dans certains de ses exemples, conserve une pertinence brûlante à l'heure où les débats sur le genre, les inégalités persistantes et les nouvelles formes d'aliénation montrent que le devenir-femme reste un enjeu politique et existentiel majeur. L'œuvre invite finalement chacun, homme ou femme, à assumer la responsabilité angoissante et exaltante de sa propre liberté.
Pieges a eviter
- !Piège à éviter 1 : Se contenter d'un résumé descriptif du texte ou de l'œuvre sans problématiser et sans articuler les trois notions (féminisme, liberté, identité). Il faut analyser et argumenter.
- !Piège à éviter 2 : Tomber dans un anachronisme en jugeant les analyses de Beauvoir (1949) avec des concepts contemporains sans contextualisation, ou à l'inverse, considérer que ses analyses sont dépassées sans montrer leur actualité.
- !Piège à éviter 3 : Oublier la dimension philosophique existentialiste de Beauvoir (influence de Sartre, concepts de liberté, de mauvaise foi, d'être-pour-autrui) pour ne faire qu'un commentaire sociologique ou historique.
Sujet 2
Enonce
Essai: La création artistique est-elle un travail ?
Traitez ce sujet de manière complète et argumentée.
Criteres d'evaluation
Problematique
La création artistique, souvent perçue comme jaillissement spontané de l'inspiration, peut-elle être considérée comme un travail au sens d'activité laborieuse, méthodique et productive ?
These de l'auteur
Friedrich Nietzsche, dans 'Crépuscule des idoles', propose une vision de l'artiste comme travailleur de haut vol. Il écrit : 'L'artiste [...] apprend d'abord à mettre des morceaux à la bonne place, ensuite à donner de la lumière et de l'ombre, enfin à colorer. Tout art exige un apprentissage, une ascèse.' Pour Nietzsche, loin du mythe romantique de l'inspiration divine, la création est le fruit d'une discipline sévère, d'un travail sur les instincts et les formes. Le génie n'est pas un don mais une longue patience et une volonté de style. Cette pensée permet de dépasser l'opposition entre travail et inspiration en montrant que la plus grande liberté artistique est le résultat d'une maîtrise laborieusement conquise.
Introduction redigee
Depuis l'Antiquité, la figure de l'artiste oscille entre celle du démiurge inspiré et celle de l'artisan besogneux. Si le travail se définit communément comme une activité laborieuse, contrainte, visant à produire quelque chose d'utile, la création artistique semble en être l'antithèse : elle serait le règne de la liberté, de l'inspiration soudaine et de la gratuité. Cette opposition traditionnelle est-elle pourtant pertinente ? Ne faut-il pas reconnaître, à l'observation des pratiques artistiques, une forme de travail spécifique, exigeant discipline, savoir-faire et persévérance ? La question 'La création artistique est-elle un travail ?' nous invite ainsi à interroger la nature même de l'acte créateur et à dépasser une vision romantique de l'artiste génial et oisif. Nous verrons dans un premier temps en quoi la création artistique semble échapper aux cadres du travail, puis nous montrerons qu'elle en partage pourtant les principales caractéristiques, avant d'envisager, dans une troisième partie, qu'elle constitue peut-être un travail d'un genre particulier, synthèse unique de labeur et d'inspiration.
Plan detaille
I. La création artistique semble s'opposer au travail par son caractère libre, inspiré et désintéressé
- •L'art comme inspiration divine ou don : Dans la tradition platonicienne (Ion), l'artiste est possédé par une fureur divine, un enthousiasme qui le place hors du monde du travail laborieux. Il est un intermédiaire, non un artisan maîtrisant sa production.
- •La liberté créatrice contre la nécessité laborieuse : L'artiste romantique (Hugo, Baudelaire) cultive le génie comme élan irrationnel et rebelle aux règles. Le travail suppose une contrainte et une finalité utilitaire étrangères à la pure création, vue comme une activité autotélique (pour elle-même).
- •La démesure et l'excès contre la régularité du travail : La figure de l'artiste maudit (Verlaine, Rimbaud) ou du créateur tourmenté (Van Gogh) incarne une vie en rupture avec la discipline et la régularité que suppose le travail. La création y est vécue comme passion, voie de souffrance ou révélation, non comme tâche organisée.
II. Pourtant, la création artistique présente toutes les caractéristiques d'un travail exigeant : discipline, technique et effort
- •L'apprentissage et la maîtrise technique : Tout art requiert un long apprentissage (métier). Léonard de Vinci insiste sur le disegno, travail patient d'observation et de main. La musique classique exige des années de gammes. L'écriture est réécriture (Flaubert et son 'gueuloir').
- •La routine et la discipline du créateur : De nombreux artistes (Kant évoquant la régularité de sa promenade ; Proust écrivant la nuit) instaurent un rituel, une discipline de travail. Le peintre en atelier, le sculpteur taillant la pierre, sont des travailleurs manuels et intellectuels. L'inspiration n'est souvent que le fruit d'une longue préparation (Louis Pasteur : 'Le hasard ne favorise que les esprits préparés').
- •La dimension sociale et économique du travail artistique : L'artiste doit souvent vivre de son art (commandes, ventes). Michel-Angle négocie avec ses mécènes. Balzac écrit pour rembourser ses dettes. L'art est aussi un métier avec ses contraintes matérielles, ses codes à respecter, intégré dans un marché (galeries, éditeurs).
III. La création artistique : un travail d'un genre particulier, qui transcende l'opposition entre labeur et inspiration
- •Un travail de transformation de soi et du monde : L'artiste ne produit pas seulement un objet, il se produit lui-même (Nietzsche). Le travail artistique est alchimie, transformation de la souffrance, des émotions, en œuvre. C'est un travail sur la perception (Monet et la lumière), sur le langage (Mallarmé), qui modifie notre rapport au réel.
- •La synthèse entre contrainte et liberté : L'art illustre que la plus haute liberté naît de la maîtrise des contraintes. La forme fixe (sonnet) ou les règles harmoniques libèrent la créativité. Comme le dit Paul Valéry : 'Un poème n'est jamais fini, seulement abandonné', soulignant l'effort vers un idéal. Le travail est ici recherche d'une forme parfaite, dépassement des techniques acquises.
Conclusion redigee
En définitive, la création artistique ne peut être réduite ni à un pur jaillissement inspiré ni à un simple travail artisanal. Elle est bien un travail, mais d'une nature singulière : un travail sur la matière, sur la forme et sur soi, qui exige une discipline de fer, une maîtrise technique longuement acquise, tout en visant à produire de l'inédit, du sens et de l'émotion. Elle transcende ainsi l'opposition classique entre le labeur contraint et la libre inspiration. L'artiste est un travailleur de l'invisible, un ouvrier du sensible dont l'effort consiste précisément à faire oublier l'effort au profit de l'œuvre achevée. Cette réflexion nous invite à reconsidérer la valeur de tout travail humain : n'est-ce pas lorsqu'il intègre une part de création, de recherche et de dépassement qu'il cesse d'être une aliénation pour devenir une véritable expression de la liberté humaine ?
Pieges a eviter
- !Réduire le sujet à une opposition binaire et simpliste (travail = mal / art = bien) sans nuance.
- !Oublier la dimension concrète, technique et matérielle du processus créateur au profit d'une vision purement spiritualiste de l'art.
- !Ne pas définir précisément les termes en jeu, notamment 'travail' (qui peut désigner l'effort, l'activité rémunérée, la production utilitaire) et 'création' (acte inaugural vs. production).
