Philosophie - Bac 2024
Métropole - Session normale
Epreuve du 15 juin 2024
Consigne officielle
Le candidat traitera, au choix, l'un des trois sujets suivants.
Sujet 3
Enonce
Expliquez le texte suivant de Hannah Arendt (La Condition de l'homme moderne, 1958):
« L'action est la seule activité qui mette directement en rapport les hommes, sans l'intermédiaire des choses ou de la matière, correspondant à la condition humaine de la pluralité, au fait que ce sont des hommes et non pas l'Homme qui vivent sur terre et habitent le monde. Toute vie active est vouée à ce monde commun qui nous rassemble tous, mais qui n'aurait pu se constituer sans l'action. »
Problematique
Comment l'action, en tant qu'activité spécifiquement humaine, fonde-t-elle à la fois la pluralité des individus et l'édification d'un monde commun, constituant ainsi le cœur de la condition politique et de la liberté ?
These de l'auteur
La thèse centrale d'Arendt dans ce texte s'inscrit en opposition à une longue tradition philosophique, notamment héritée de Platon, qui a dévalorisé la vita activa (vie active) au profit de la vita contemplativa (vie contemplative). Plus spécifiquement, elle s'oppose à la tradition qui réduit la politique à une technique de domination ou d'administration (comme chez Hobbes, pour qui l'État a pour fonction principale d'assurer la sécurité). Pour Arendt, au contraire, la politique est d'abord l'espace de la liberté et de la manifestation de la pluralité par l'action et la parole. Sa référence implicite est ici la polis grecque antique, qu'elle idéalise comme le lieu où cette action pure pouvait s'exprimer, avant que la philosophie et les transformations sociales n'en altèrent le sens.
Introduction redigee
Dans 'La Condition de l'homme moderne', Hannah Arendt entreprend une relecture phénoménologique des activités humaines fondamentales pour penser les crises du monde contemporain. Le texte proposé se concentre sur l'action, qu'elle distingue soigneusement du travail et de l'œuvre. Arendt y affirme que l'action est l'activité qui met directement en rapport les hommes, correspondant ainsi à leur condition de pluralité, et qu'elle est le fondement indispensable du 'monde commun'. Cette analyse dense engage une réflexion sur l'essence du politique et de la liberté. En effet, si l'action est cette relation immédiate entre pluralité, comment définit-elle une sphère publique authentique ? Et si le monde commun en dépend entièrement, comment comprendre la vulnérabilité et la puissance de cette activité spécifiquement humaine ? Nous expliquerons ce texte en montrant d'abord comment l'action révèle et institue la pluralité comme fondement du politique. Puis, nous analyserons son rôle constitutif dans l'édification et la préservation du monde commun. Enfin, nous interrogerons les paradoxes de l'action, à la fois source de liberté et de fragilité, pour en saisir toute la portée éthique et politique.
Plan detaille
I. L'action comme révélation de la pluralité humaine et fondement de la politique
- •L'action est définie par Arendt comme l'activité qui met directement en rapport les hommes, sans médiation matérielle. Elle s'oppose ainsi au travail (lié à la nécessité biologique) et à l'œuvre (fabrication d'objets durables). Cette immédiateté relationnelle est essentielle car elle correspond à la condition humaine de pluralité : ce ne sont pas des êtres interchangeables, mais des individus uniques qui agissent et se révèlent par la parole et l'action. Exemple : la délibération à l'Agora dans la cité grecque, où les citoyens se présentent et agissent par la parole, créant l'espace politique.
- •La pluralité a deux facettes : l'égalité et la distinction. Les hommes sont égaux en tant qu'êtres capables de se comprendre mutuellement, mais distincts car chacun possède une perspective unique sur le monde. L'action est le lieu où cette double dimension s'exprime. Exemple : dans un débat parlementaire, les députés partagent un cadre commun (l'égalité des droits) mais défendent des points de vue distincts, révélant leur singularité.
- •Cette conception fonde une vision spécifique de la politique. La politique n'est pas pour Arendt l'art de gouverner ou d'administrer (ce qui relève de l'œuvre ou du travail), mais l'espace de liberté où les hommes agissent et parlent ensemble. La politique authentique naît de cette interaction directe entre pluralité. Exemple : les conseils ouvriers (Räterepublik) spontanément formés, où les individus agissent directement sans représentation, illustrent cette idée d'un espace politique pur surgissant de l'action collective.
II. L'action comme création et préservation du monde commun
- •Le 'monde commun' (koinon) n'est pas la nature ou l'environnement physique, mais l'espace des affaires humaines, tissé par les récits, les institutions et les lois. Arendt souligne que ce monde 'n'aurait pu se constituer sans l'action'. L'action, par son caractère initiateur (elle commence quelque chose de nouveau), est le principe de genèse de ce monde. Exemple : la fondation de Rome par Romulus est un acte (mythique) qui institue un nouvel ordre politique et juridique, un monde commun pour les Romains.
- •Ce monde commun a une fonction double : il 'rassemble' les hommes en leur offrant un référentiel stable (des valeurs, une histoire, des repères), mais il les 'sépare' aussi, en instituant une distance civilisatrice entre eux. Il est le 'entre-deux' (inter-est) qui relie et distingue. Exemple : une place publique (comme la Piazza della Signoria à Florence) est à la fois un lieu de rassemblement et un espace architecturé qui organise les relations, différent d'une simple foule.
- •L'action est 'vouée' à ce monde car elle en dépend et le transforme. Les actes et les paroles des hommes s'inscrivent dans le monde commun, l'enrichissent ou le menacent. La vie active (vita activa) trouve là son sens ultime : œuvrer à la perpétuation et au renouvellement de ce monde partagé. Exemple : le mouvement des droits civiques aux États-Unis, par ses actions (boycotts, marches), a transformé le monde commun américain en y inscrivant de nouvelles normes d'égalité.
III. Les promesses et les périls de l'action : fragilité, liberté et responsabilité
- •L'action est foncièrement fragile et imprévisible. Puisqu'elle naît de la pluralité et de la spontanéité humaine, ses conséquences échappent au contrôle de son auteur. Cette 'irréversibilité' et cette 'imprévisibilité' sont des risques inhérents. Cependant, cette même fragilité est la source de la liberté humaine, conçue non comme libre arbitre, mais comme capacité à commencer du nouveau (natality). Exemple : la chute du mur de Berlin en 1989 fut un événement imprévisible, né d'actions et de paroles collectives, qui a ouvert un nouveau champ des possibles historiques.
- •Pour faire face à ces périls, les hommes ont inventé des remèdes qui appartiennent eux-mêmes à la sphère de l'action : la promesse (pour stabiliser l'imprévisible par l'engagement mutuel) et le pardon (pour libérer de l'irréversible). Ces facultés préservent le monde commun de la désintégration. Exemple : un traité de paix est une forme de promesse collective visant à mettre fin à l'imprévisibilité de la guerre. Le pardon, tel que pratiqué dans les Commissions Vérité et Réconciliation, permet de rompre le cycle de la vengeance pour refonder un monde commun.
Conclusion redigee
L'explication de ce texte d'Arendt révèle ainsi la centralité de l'action dans sa philosophie politique. L'action, en tant qu'activité relationnelle immédiate, est l'expression même de la condition humaine de pluralité et le principe générateur de l'espace politique. Elle est ce par quoi les hommes, distincts et égaux, instituent et entretiennent le monde commun qui les rassemble tout en les séparant. Cette conception permet de redéfinir la politique non comme gestion ou domination, mais comme l'espace de la parole et de l'acte partagés, et la liberté comme la capacité à initier du nouveau au sein de ce monde. Cependant, cette puissance créatrice est inséparable d'une fragilité radicale, que seuls le pardon et la promesse – autres facettes de l'action – peuvent tempérer. On pourrait alors s'interroger, pour ouvrir la réflexion, sur les conditions contemporaines de cette action : dans un monde dominé par le travail et l'œuvre (la technique, l'économie), l'espace pour une action politique authentique, au sens arendtien, ne risque-t-il pas de se réduire dangereusement, menaçant le monde commun lui-même ?
Pieges a eviter
- !Ne pas confondre l'action (praxis) avec le travail (ponos) ou l'œuvre (poiesis). Arendt établit une distinction stricte : le travail répond à la nécessité biologique, l'œuvre produit un objet durable, l'action est relation pure entre les hommes.
- !Éviter de réduire la 'pluralité' à une simple diversité d'opinions. Pour Arendt, c'est une condition ontologique : les hommes sont fondamentalement distincts (chaque naissance est un nouveau commencement) et fondamentalement égaux (capables de se comprendre).
- !Ne pas comprendre le 'monde commun' comme l'environnement physique ou la planète. C'est un concept politique et culturel : l'espace public, l'histoire partagée, les institutions, le langage – tout ce qui est 'entre' les hommes et donne stabilité à leurs relations.
